Réel Machine

Création 2016 (Micadanse, Le Point Ephémère)

Pièce pour 13 danseurs

Durée : 1h15

Pour toutes les photos de cette page : Réel Machine, CNSAD, Paris, 5 novembre 2015 © Dominique Sécher
Pour toutes les photos de cette page : Réel Machine, CNSAD, Paris, 5 novembre 2015 © Dominique Sécher
Télécharger
Dossier artistique :
DossierCorpsCollectif_Janvier2016_OK.pdf
Document Adobe Acrobat 7.6 MB

Le principal enjeu de nos recherches est avant tout relationnel : connecter, entrer en résonance, habiter les intervalles entre une chose et une autre, une personne et une autre, comme lieux de transformation et de rencontre potentielles. Il s’agit de contribuer à questionner et à re-penser les notions de corps, d’image du corps, d’image scénique et de proposer des alternatives à la représentation, système dominant de nos sociétés contemporaines qui peut tendre à nous séparer de nous-mêmes, comme de la vie. Notre travail se base sur l’exploration très spécifique de modalités de perception et d’états modifiés de conscience. Nous composons avec un champ énergétique-vibratoire au sein duquel nous nous intéressons davantage aux flux d’énergie, aux charges intensives (énergie, émotion, rythme, inconscient, afect...) et aux potentialités de prise de forme, qu’aux formes elles-mêmes. Les propositions performatives et chorégraphiques que nous générons sont par conséquent continuellement transitoires, elles se dissolvent, se fissurent, implosent, fondent ou tremblent.

 

Réel Machine est une tentative de « machiner* » le réel : plutôt que de nous engager dans la production d’un théâtre d’images, nous connectons entre elles différentes strates d’un champ vibratoire, afin que le réalité de notre perception ordinaire s’additionne d’une part indéfinie de réel vibratoire-oscillatoire. Cela nous mène à la fréquentation quotidienne de l’inconnu, du provisoire et implique des bascules de conscience qui s’approchent d’un seuil de tremblement, sur lequel la perception ordinaire vacille. Cette entreprise est en résonance avec la proposition d’Artaud, d’ « achever la réalité ». Il donne l’exemple de Van Gogh, qui, selon lui, a achevé la réalité en ouvrant « la porte occulte d’un au-delà possible, d’une réalité permanente possible», un timbre « perpétuellement supra-humain ». Van Gogh a su « faire jaillir une force tournante, un élément arraché en plein cœur ». Ce mouvement, qui molécularise les formes ne s’adresse pas à l’œil seul, c’est une force agissante : « L’orageuse lumière de la peinture de Van Gogh commence ses récitations sombres à l’heure même où l’on a cessé de la voir. » L’ondulation qui traverse les toiles du peintre continuerait donc d’agir en dehors d’elles. On pourrait se mettre à sentir que ce qui nous apparaît dans la perception courante n’est pas aussi fixe que nos yeux ont appris à le reconnaître, qu’un autre mouvement se dessine et fait osciller le monde. Ainsi, ce n’est pas parce qu’on a vu des tournesols dans la réalité qu’on reconnaît un tournesol sur la toile de Van Gogh. C’est parce qu’on a vu Les Tournesols que l’on peut comprendre ce qu’est réellement un tournesol lorsqu’on en voit un. La réalité ordinaire du tournesol s’additionne d’un champ vibratoire, « d’un bombardement météorique d’atomes qui se feraient voir grain à grain ». Ce que nous aurions donc à faire pour « achever la réalité » c’est de l’aboucher au réel vibratoire et de tenir ces deux mondes ensemble pour en former un seul, à la fois solide et liquide, image et magie, forme et vibration, corpusculaire et ondulatoire. C’est dans cette tentative que, modestement et inlassablement, nous nous engageons. Rien ne se stabilise, tout échappe, il faut repartir de zéro à chaque instant.

Ainsi, dans Réel Machine, nous habitons des seuils de tremblements perceptifs entre ces deux régimes du sensible (matière formée et fond vibratoire) et nous convoquons des puissances oscillatoires qui débordent ce que l’œil peut appréhender. Cela induit des états liminaux de transformation personnelle et collective que partageons avec les spectateurs. Ces seuils de tremblement perceptifs peuvent, à mon sens, ouvrir des espaces de résonance susceptibles de générer de nouvelles modalités corps-monde, impliquant des interconnections éthiques qu’une vie rythmique traverse.

 

* Ce terme est emprunté aux écrits de Gilles Deleuze et à Félix Guattari.


Machiner c’est vivre, c’est danser l’indicible,
et c’est sans doute un peu aussi défaire-théâtre,
essayer de « trouer » les images et de les défaire en les faisant.
Il s’agit d’investir une oscillation du vivant,
une énergie ondulatoire-percussive de la matière
— matière visible ou matière noire —,
d’ouvrir des espaces dedans-dehors, de les laisser rayonner.
Il s’agit, un peu au moins, de sortir de forme, d’identité,
d’investir de nouveaux regards,
de vivre des corps multiples traversés de seuils d’indétermination.
C’est cela que nous tentons, secoués, funambules.
Ça nous brasse, nous secoue, nous échappe et pourtant...
troués par le réel, nous sommes ici, avec vous,
apparaissant dans nos disparitions permanentes.
Transparents, nous tentons de vivre et de danser le réel vibratoire.
Dans les interstices entre les représentations des corps, du monde et de la pensée,
nous convoquons les puissances oscillatoires de nos parts d’incertitude.

Le Corps collectif machine le réel.
Il machine aussi des fragments d’écritures automatiques et de textes de Lucrèce, Deleuze, Bergson, Guattari, Artaud, Garcia Lorca, Nietzsche, Novarina, Kafka.